Corps, genre et sexualité

Le corps comme frontière sociale

Lorsqu’il est question d’islam, il est fréquent que le corps des femmes surgisse comme le marqueur d’une frontière sinon physique, au moins symbolique, entre les groupes. En Suisse, différents débats publics comme l’interdictions des minarets, la poignée de mains ou encore le voile intégral ont mis en scène une représentation stéréotypée du corps des musulmanes qui témoignent de cette polarisation. En effet, le corps des femmes, et plus encore la performance de leur propre féminitude, sert non seulement à tracer des frontières entre groupes sexués (autrement dit entre hommes, femmes et non binaires), mais aussi à dessiner les contours des appartenances sociales, dont les appartenances religieuses, ethniques ou culturelles. Ainsi, l’imaginaire collectif tend à se représenter une femme musulmane comme une personne portant un foulard, des vêtements amples et couvrants ; alors que ce même imaginaire lira la femme arborant une chevelure méchée, lissée et portant tailleur veste-pantalon, comme n’étant, a priori, pas musulmane. A ces raccourcis correspondent aussi des représentations de l’agentivité de ces femmes que l’on peut résumer en ces termes : les premières seraient passives, voire soumises à l’autorité d’un homme ; les secondes seraient actives et émancipées du patriarcat. Or, ces réductions réciproques des appartenances multiples des femmes à leur « simple » apparence ne traduisent pas la diversité de leurs identités et rôles sociaux. Elles ne permettent pas non plus de saisir les mécanismes de domination des hommes sur les femmes qui perdurent, y compris dans les sociétés sécularisées majoritairement non musulmane. Ces images des unes et des autres figent le féminin dans des caricatures et occultent la diversité même des femmes, de leurs rapports à leur corps et de leurs places dans la société.

Que dit l’« [glossary_exclude]islam[/glossary_exclude] » sur les relations entre les sexes ?

La réponse est loin d’être aussi simple et évidente qu’il n’y paraît. L’islam ne « dit » rien. Ce sont les hommes et les femmes qui « font » parler les textes. Les sources scripturaires de la religion musulmane que sont le Coran et la Sunna sont en effet sujets à l’interprétation par les exégètes et les juristes depuis les premiers temps de l’islam. Ce travail d’interprétation originel se poursuit aujourd’hui, y compris en Europe occidentale et en Suisse, notamment sur des sujets relevant de l’intimité, comme le mariage, les relations ou l’orientation sexuelles. Différentes exégèses relayées, par différents canaux dont les réseaux sociaux, postule par exemple la responsabilité financière de la famille comme étant du ressort de l’époux ; le droit des frères à hériter d’une double part que leur sœur ; l’interdiction de l’homosexualité tant masculine que féminine ou dicte des impératifs de pudeur (en particulier des femmes). Cependant, s’il est un fait que des régimes patriarcaux de par le monde oppriment, voire violentent les femmes, il serait faux d’en déduire que tous et toutes les musulman·e·s adhèrent intégralement aux principes religieux et vivent strictement selon les commentaires exégétiques. Certes, la socialisation religieuse joue un rôle déterminant dans la façon dont les individus vivent leur islam. Mais cette socialisation est plurielle et contextuelle : elle se déroule en famille et peut être teintée par des traditions culturelles et familiales. Elle se vit dans le quartier et est marquée de sociabilité et des rapports de pouvoir entre pairs. Elle se vit à la mosquée et est tributaire de l’orientation de ses imams et enseignant·e·s de religion. Réduire les mobilisations religieuses des musulman·e·s aux règles jurisprudentielles c’est ainsi ignorer les apports éthiques, mystiques et théologiques de la religion musulmane.

Quid des femmes musulmanes en Suisse ?

Sur le terrain helvétique ce sont de multiples voix qui expriment la grande diversité des hommes, femmes et personnes non binaires de confession ou de culture musulmane. Certain·e·s adoptent des conceptions traditionnelles des rôles de genre. D’autres n’y accordent aucun crédit et vivent selon leur envie. Les derniers luttent pour plus de reconnaissance et d’égalité. Certes, une majorité d’associations musulmanes soutient l’éthique maritale, la conception de la famille, la compréhension d’une égalité en termes de complémentarité des hommes et des femmes ou encore la norme hétérosexuelle. Cependant, reconnaître l’existence de certaines normes ne rime pas avec la stricte application de celles-ci. Et la position des associations musulmanes en Suisse ne saurait se réduire à un corpus de normes. De plus, les opinions des membres des comités des organisations, des imams ou enseignant·e·s de religion ne sont pas non plus univoques sur ces sujets et certains encouragent des réformes. Il serait aussi erroné de penser que tous ceux et toutes celles qui fréquentent les organisations musulmanes partagent les avis jurisprudentiels ou les postures théologiques avancés par certains représentants associatifs, imams ou prédicateurs. Au contraire, certain·e·s sont critiques, avides d’ouverture et d’inclusivité. Finalement, réduire la question des rapports entre sexes et positionnements de genre en islam aux seul·e·s musulman·e·s fréquentant les mosquées, c’est oublier que plus des trois quarts des musulman·e·s de Suisse n’appartiennent à aucun centre islamique, ne participent que quelques fois par année à des célébrations religieuses et ne prient que rarement. Pour ces derniers, des conceptions religieuses normatives sur les questions de genre ou de sexualité n’appartiennent souvent pas à leur univers de sens.

Au-delà des stéréotypes

Ainsi, loin de se réduire à la caricature de la femme effacée voire soumise, dissimulée sous un voile et dépendante d’un homme, les musulmanes de Suisse sont aussi plurielles que toutes les autres femmes. Tantôt professionnelles de la santé, actrices de théâtre ou amatrices de rap américain, tantôt joggeuses acharnées, supportrices d’une équipe de basket ou adeptes de yoga, tantôt voyageuses invétérées, avides de découvertes culinaires ou inconditionnelles des musées, tantôt amies, sœurs, mères ou épouses, elles sont tout simplement femmes.

Podcast

Karasek D. (2020). Frauenmorde in der Türkei. Podcast. Schweizer Radio und Fernsehen (SRF). 

Radio Télévision Suisse (RTS) (2020). Émission vacarme. L’Université suisse : modèle ou rebelle ? (4/5). Podcast. 

Littérature 

Etudes islamiques

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