Les organisations musulmanes à visée nationale

En Suisse, il existe un certain nombre d’organisations musulmanes qui ont des activités dans tout le pays. Parmi celles-ci, les organisations faitières linguistiques et culturelles, dont les associations membres proviennent de différents cantons, et la Fédération des Organisations Islamiques de Suisse (FOIS) en tant qu’organisation nationale faîtière de l’islam organisé, et dont les membres sont majoritairement des faitières cantonales. En outre, il existe un certain nombre d’autres associations actives au niveau suprarégional. Certaines sont caractéristiques de groupes cibles (comme les femmes ou les jeunes), d’autres bénéficient d’une importante présence médiatique en raison de leurs prises de positions clivantes (« libérales » vs. « normativement strictes »). La présentation des organisations actives à un niveau national qui suit ne prétend à aucune exhaustivité, mais propose une grille de lecture de leurs activités et militantisme.

La Fédération des Organisations Islamiques de Suisse (FOIS)

Il existe une seconde organisation faîtière nationale, la Coordination des Organisations Islamiques de Suisse (KIOS). Fondée en 2000, la KIOS est, à quelques exceptions près, peu active aujourd’hui et ne représente plus aucune organisations faîtières cantonales ou linguistico-culturelles.

Les organisations faîtières linguistico-culturelles

Certaines communautés musulmanes locales, dont la plupart sont organisées selon des critères linguistico-culturels, ont créé des organisations faîtières les représentant au niveau national. Elles sont en premier lieu des interlocutrices pour leurs communautés membres. Certaines d’entre elles entretiennent aussi d’étroites relations transnationales avec les pays d’origine, en particulier avec les autorités religieuses et universitaires. Étant donné que les imamsviennent encore majoritairement de l’étranger, ces relations sont également importantes pour s’assurer de leurs qualifications, leur sélection et leur recrutement. Cinq organisations faîtières linguistico-culturelles sont membres de la Fédération des Organisations Islamiques de Suisse. Cependant et contrairement aux organisations faîtières cantonales et nationales, elles ne sont toutefois pas les partenaires directes des cantons et de la Confédération pour les questions politiques ou sociales qui les concernent. En revanche, elles participent aussi aux débats publics concernant l’islam et les musulman·e·s en Suisse. Certaines formulent même leurs propres prises de position.

La Suisse recense les organisations faîtières linguistico-culturelles suivantes : 50 des 75 communautés albanophones locales sont représentées au dans l’Union des Communautés Islamiques Albanaises en Suisse (DAIGS). Initialement fondée en 2012, cette organisation a fusionné en 2020 avec l’Organisation Albanaise et Islamique de Suisse (AVIS) elle-même créée en 2005. Les quelques 20 communautés de langue bosniaque sont organisées au sein de l’organisation Communauté Islamique des Bosniaques (IGB). Les associations turcophones sont regroupées dans différentes structures traduisant autant d’orientations islamiques différentes : 46 associations locales appartiennent à la Fondation Islamique Turque pour la Suisse (TISS, fondée en 1987). Cette fondation est soutenue par l’État turc et coopère avec le Ministère des Affaires Religieuses Turque (Diyanet) pour le recrutement d’imams pour la Suisse. L’Association des Centres Culturels Islamiques (VIKZ, fondée en 1979) gère 14 mosquées et trois internats pour les écoliers·ères. Établis sur les enseignements de Süleyman Hilmi Tunahan (1888-1959), le VIKZ adopte un profil orthodoxe fort, tout en intégrant des éléments mystiques. La Communauté Islamique Suisse (SIG), qui comprend 16 communautés locales, est proche du mouvement Milli-Görüş. Né en Allemagne, ce mouvement prend ses racines dans un islam politique. Au fil des générations, il s’est cependant rapproché des pays d’immigration. Finalement, il existe plusieurs autres communautés turcophones qui n’appartiennent à aucune de ces structures. Concernant les communautés arabophones, il n’existe à cette heure pas de structure faîtière similaire. Cependant, la Ligue des Musulmans de Suisse (LMS) donne une voix aux musulman·e·s arabophones. Cette association, fondée en 1997, constitue un réseau d’associations suprarégional particulièrement actif en Suisse romande et au Tessin. Certains dirigeants ou personnalités influentes de LMS ont une proximité idéologique avec les Frères musulmans.

Young Swiss Muslim Network (YSMN)

Le Young Swiss Muslim Network (YSMN) est une plateforme fondée par de jeunes musulman∙e∙s pour promouvoir l’échange et la mise en réseau. Depuis 2015, le YSMN organise des réunions annuelles pour les groupes de jeunes musulman∙e∙s et les associations d’étudiant∙e∙s musulman·e·s de toute la Suisse. Il propose également des ateliers sur des sujets tels que la médiation, la résolution de conflits, la gestion de projets, le travail avec les médias ou encore que des voyages culturels. Le YSMN a pour but d’apporter une contribution à la société suisse et de discuter de sujets liés à l’islam et aux musulman∙e∙s de manière multidimensionnelle. Les personnes actives dans le réseau expriment ainsi leur désir de participation et d’implication, deux éléments centraux du discours actuel sur l’islam et les musulman∙e∙s en Suisse.

Le Conseil Central Islamique Suisse (CCIS)

Le Conseil Central Islamique Suisse (CCIS) a été fondé en 2009 en pleine campagne anti-minarets par les deux convertis Nicola Blancho et Abdelazziz Qaasim Illi. Le CCIS comprend environ 40 membres actifs, qui participent aux travaux de l’association et aux réseaux sociaux, ainsi que quelque 4200 membres passifs sans droit de vote. Après l’adoption de l’initiative contre les minarets, le CCIS s’est profilé comme défenseur des droits des musulman∙e∙s en Suisse. Il s’est aussi montré critique envers le silence des organisations musulmanes, notamment des faîtières. Ses fondateurs avaient ainsi l’objectif de devenir la voix de l’islam en Suisse. Des représentant·e·s du CCIS, aux solides compétences linguistiques et médiatiques, ont souvent été invité·e·s sur des plateaux ou interviewé·e·s par les médias. Le CCIS est connu pour ses tendances néo-salafistes. Il a mené à plusieurs reprises des actions controversées et provocatrices qui ont attiré l’attention du public. Leurs positions ont aussi contribué à façonner une certaine image des musulman∙e∙s fortement influencée par le discours et la performativité islamiques de converti∙e∙s. Jusqu’en 2015, le CCIS avait donc une influence importante sur les débats publics, mais cette influence a depuis lors fortement diminué. Différentes procédures pénales, conduites par le Ministère Public de la Confédération contre certains de ses leaders du CCIS, contribuent à expliquer ce repli de la scène public.

Le Forum pour un [glossary_exclude]Islam[/glossary_exclude] Progressiste (FIP)

Le Forum pour un [glossary_exclude]Islam[/glossary_exclude] Progressiste (FFI) a été fondé en 2004 par Saida Keller-Messahli. L’association entend représenter « la voix de la majorité silencieuse » des musulman∙e∙s et défendre un islam « libéral ». Bien que le nombre de membres de l’association soit probablement assez bas (environ 200 personnes selon les déclarations de sa présidente), Saida Keller-Messahli, a contribué à façonner le discours sur les musulman∙e∙s en Suisse par de nombreuses interviews et des apparitions à la télévision. Dans ses prises de paroles et ses écrits, la présidente du FFI met surtout en garde contre les prédicateurs radicaux et accuse les autorités d’une certaine naïveté dans leurs relations avec les imams, les communautés musulmanes locales et les organisations faîtières musulmanes.

Association Mosquée ouverte Suisse

L’Association Mosquée Ouverte Suisse a été fondée en 2017 sous le nom de « Al-Rahman – avec raison et dévouement ». L’association, qui compte environ 15 à 20 membres actifs, s’efforce de créer une mosquée ouverte et inclusive dans laquelle le sexe biologique et l’orientation sexuelle ne jouent aucun rôle. En outre, les femmes et les hommes prient côte à côte et les femmes peuvent diriger les prières rituelles. Deux de de telles prières, ouvertes au grand public, ont eu lieu en 2016 dans l’église ouverte Elisabethen à Bâle et en 2018 dans la chapelle Sainte-Anne à Zurich. L’association participe également à des prières interreligieuses. L’idée de fonder une « Mosquée ouverte » en Suisse suit l’exemple de l’Inclusive Mosque Initiative (IMI) de Londres. De telles initiatives ont également été organisées en Indonésie, en ailleurs en Europe et aux États-Unis au cours des cinq dernières années. Si les initiateurs·trices de ces projets inclusifs critiquent généralement les structures patriarcales des communautés musulmanes, leur offre n’a jusqu’à présent rencontré qu’une participation limitée. Une faible résonnance qui s’explique aussi par le fait qu’un changement dans la pratique de la prière, telle que la mixité ou la direction par une femme, est encore largement étranger à de nombreux∙ses musulman∙e∙s.

Scharbrodt, O. (Éd.) (2018). Yearbook of Muslims in Europe. Leiden : Brill.

Scharbrodt, O. (Éd.) (2019). Yearbook of Muslims in Europe. Leiden : Brill.